
Les trois principes systémiques
Des points de repère dans un ciel obscurci
Apports et fondementsSommaire
Il y a des nuits où le ciel est si dégagé qu'on pourrait s'y perdre à force de vouloir tout regarder. Et il y a des nuits, de plus en plus nombreuses, où l'on ne voit plus rien du tout : la ville brille trop fort, les nuages s'accumulent, et il ne reste plus un seul point fixe pour se repérer.
Quelque chose de semblable semble se produire entre nous.
Ouvrez n'importe quel journal, n'importe quel fil d'actualité : les nations se dressent les unes contre les autres, les camps se durcissent, chacun défend sa version des faits comme on défend un territoire. Et si l'on s'éloigne des grands titres pour regarder plus près de soi, on retrouve souvent la même tension, réduite à l'échelle d'un salon. Un frère et une sœur qui ne s'appellent plus depuis un héritage mal réglé. Un couple qui partage le même appartement sans plus vraiment s'y croiser. Un collègue toujours prêt à rendre service, et qui s'étonne chaque année un peu plus d'être le seul à s'épuiser à la tâche.
Ce sont des histoires très différentes, prises dans des mondes qui n'ont rien à voir. Mais posées côte à côte, elles racontent souvent la même chose : quelque chose, dans le lien, ne circule plus comme avant.
Si l'une de ces scènes vous est familière, ce n'est ni une faute, ni un échec : ces situations se mettent en place sans bruit — par amour, ou par loyauté envers ceux qui nous ont précédés — et presque aucune famille n'y échappe. Les regarder n'est pas se juger, c'est chercher à y voir plus clair.
Reconnaître un point fixe dans le ciel : appartenance, place, équilibre
Face à un ciel obscurci, les marins n'ont jamais cherché à rallumer toutes les étoiles à la fois — c'était perdu d'avance. Ils ont cherché des points fixes : assez peu nombreux pour qu'on puisse s'y fier les yeux fermés, assez constants pour survivre aux tempêtes et aux nuits sans lune.
C'est ce qu'on a fini par faire, de tout temps, avec nos relations : chercher quelques repères stables. Non pas cartographier chaque histoire dans le détail — chaque famille est trop singulière pour ça —, mais repérer ce qui, d'une famille à l'autre, revient assez souvent pour mériter d'être nommé. Bert Hellinger, psychothérapeute allemand qui a consacré une grande partie de sa vie à l'observation des systèmes familiaux, en a nommé trois qui reviennent sans cesse, quelle que soit la famille — ce qu'on appelle aujourd'hui, en constellations familiales, les trois principes systémiques. Idris Lahore, qui a poursuivi et prolongé cet enseignement, les reprend sous une forme proche.
Le premier point est une question d'appartenance : qui, dans mon système — familial ou non —, a le droit d'y être, a le droit d'y appartenir — même les personnes qu'on préférerait oublier, celles dont on a cessé de prononcer le nom ?
Le deuxième est une question de place : est-ce que je vis vraiment ma vie, à l'endroit qui est le mien, ou est-ce qu'une part de moi continue, sans le savoir, à porter celle de quelqu'un d'autre — un parent, un frère, un enfant qui n'a pas eu la vie qu'il méritait ?
Le troisième est une question d'équilibre : dans mes relations, est-ce que je sais aussi bien recevoir que donner — ou est-ce que je n'ai vraiment appris qu'un des deux sens du mouvement, au point que l'autre me devient presque étranger ?
Ces trois questions ne sont pas d'abord des idées. Mettez-vous debout, sans bouger, une minute. On n'est jamais tout à fait immobile : les pieds, les chevilles, le dos, la nuque corrigent en continu, chacun à sa place, chacun prenant sa part. Qu'une seule zone se dérobe — un pied engourdi, une jambe qui veut porter pour l'autre — et l'ensemble vacille. Personne ne commande : ça tient parce que chaque partie est là, à son poste, et à sa juste part.
Dans une famille, c'est un déséquilibre du même ordre : quand quelqu'un n'y a plus sa place, quand un membre porte la vie d'un autre, quand ce qui devrait circuler ne va plus que dans un sens — quelque chose se met à peser, et rarement là où on l'attendait.
Trois repères systémiques, pas trois réponses
Ces trois points n'expliquent pas tout, et ce n'est pas leur rôle. Ce ne sont pas des lois qu'il faudrait appliquer à la lettre, encore moins des jugements à porter sur telle ou telle famille. Ce sont des directions vers lesquelles regarder quand un lien semble s'être perdu — un peu comme on lève les yeux vers une étoile connue avant de choisir sa route, sans prétendre que cette étoile explique toute la nuit.
Il n'y a rien d'automatique dans cette lecture. Deux familles peuvent se ressembler en apparence et se comprendre très différemment une fois qu'on y regarde de près : la même absence d'un grand-père, par exemple, peut renvoyer dans un cas à une question d'appartenance, dans un autre à une question de place, selon ce qui s'est réellement joué. C'est justement pour ça que ces repères sont utiles à mains nues, avant tout travail plus approfondi : ils donnent un premier axe, une première question à se poser, sans figer l'histoire dans une explication toute faite.
C'est aussi pour cette raison qu'on ne travaille presque jamais ces repères seuls, sur le papier. Une constellation familiale consiste précisément à mettre ces trois repères à l'épreuve d'une situation réelle, avec le recul et le regard d'un tiers, plutôt que de les appliquer soi-même, à froid, à sa propre histoire — on voit toujours moins bien sa propre carte du ciel que celle d'un autre.
Dans les trois prochains articles, nous nous arrêterons sur chacun de ces repères, en commençant par le premier — celui de l'appartenance, et de ce qui se passe, dans une famille, quand on décide qu'une personne n'en fait plus partie.
En attendant, si l'un de ces trois repères vous a parlé plus que les deux autres, c'est peut-être par là qu'il y a quelque chose à regarder.
Pour aller plus loin
- Bert Hellinger — Les fondements de l'amour dans le couple et la famille : constellations familiales (trad. Violette Kübler), Le Souffle d'Or, 2002.
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