
Le principe d'appartenance
Une étoile qu'on a cessé de nommer
Apports et fondementsSommaire
Dans certaines familles, il y a un prénom que plus personne ne prononce. Une photo qu'on a rangée dans un tiroir plutôt que sur un mur. Une histoire qu'on résume en une phrase toujours identique, avant de changer rapidement de sujet.
On a en général de bonnes raisons de faire ce silence. Une trahison qu'on n'a jamais digérée. Un départ qui a fait trop mal pour qu'on veuille y repenser. Une violence, parfois, qu'aucun mot ne suffit à réparer. Alors on referme le sujet, on avance sans se retourner, et avec le temps, cette personne devient presque un vide dans le récit familial — un nom qu'on saute, une case qu'on ne remplit plus dans l'arbre généalogique qu'on raconte aux enfants.
Un nom vous est peut-être revenu en lisant ces lignes. Vous n'y êtes pour rien : un silence pareil s'installe presque tout seul, sans que personne l'ait vraiment décidé.
C'est le premier des trois repères évoqués dans l'article précédent : l'appartenance. Et c'est probablement le plus déroutant des trois, parce qu'il semble d'abord aller à l'encontre du bon sens : comment continuer à faire une place à quelqu'un qui a fait du mal ?
Un besoin, pas une option de confort
Avant de répondre à cette question, il faut d'abord prendre la mesure de ce que représente l'appartenance elle-même. En 1995, deux psychologues américains, Roy Baumeister et Mark Leary, publient dans la revue Psychological Bulletin un article resté depuis une référence dans leur discipline : The Need to Belong. Leur conclusion, appuyée sur des dizaines d'études antérieures, est sans ambiguïté : le besoin d'appartenir à un groupe n'est pas un simple confort psychologique qu'on pourrait mettre de côté sans dommage. C'est une motivation aussi fondamentale que celle de se nourrir ou de se sentir en sécurité — et sa frustration prolongée a des effets mesurables sur la santé mentale et même physique.
Bert Hellinger a fait de ce même besoin le premier des « ordres de l'amour » qu'il a mis en évidence dans son travail sur les systèmes familiaux : chaque membre d'un système — y compris celui qu'on a exclu, y compris celui qu'on préférerait n'avoir jamais connu — a un droit égal à y appartenir. Idris Lahore reprend ce même principe en ouverture de son propre enseignement, comme le socle sur lequel reposent les deux autres.
Exclure ne fait pas disparaître
La tentation la plus naturelle, face à quelqu'un qui a fait du mal, est justement d'exclure : de rayer, de couper, de faire comme si cette personne n'avait jamais existé. C'est humain, et parfois nécessaire pour se protéger. Mais du point de vue des systèmes familiaux, cette exclusion ne fonctionne jamais aussi bien qu'on l'espère.
Le psychiatre américano-hongrois Ivan Boszormenyi-Nagy, fondateur de ce qu'il a appelé la thérapie contextuelle, a consacré une grande partie de son œuvre à cette question. Il introduit une distinction devenue centrale dans le champ de la thérapie familiale : les membres d'une famille restent reliés par des loyautés invisibles — des dettes, des équilibres, des comptes qui ne se soldent jamais vraiment — qui traversent les générations, même quand les liens visibles ont été rompus depuis longtemps. En France, c'est notamment la psychiatre Catherine Ducommun-Nagy, elle-même formée par Boszormenyi-Nagy, qui a fait connaître et prolongé ce travail.
Concrètement, cela veut dire qu'un enfant peut porter, sans le savoir, quelque chose du destin de la personne qu'on a exclue du système — reproduire malgré lui une part de ce qui a été mis de côté, comme si la famille avait besoin, tôt ou tard, de faire à nouveau une place à ce qui manque.
Reconnaître n'est pas approuver
Il y a ici un malentendu fréquent, qu'il vaut la peine de lever d'emblée. Reconnaître qu'une personne appartient à notre système ne signifie pas excuser ce qu'elle a fait, ni renouer un lien qu'on a de bonnes raisons d'avoir coupé. On peut poser une limite très ferme — ne plus jamais revoir quelqu'un, refuser tout contact — sans nier pour autant qu'il a occupé une place réelle dans le système familial, et que cette place continue d'exister, qu'on la nomme ou non.
C'est même souvent l'inverse qui se produit : nommer ce qui a eu lieu, sans le minimiser ni l'exagérer, permet de poser une limite plus claire et plus stable que le silence. Le silence, lui, laisse la porte ouverte à ce que la question revienne, une génération plus tard, sous une forme détournée.
Faites l'essai, tout bas ou seulement en pensée : le prénom. Celui qu'on ne dit plus. Souvent, quelque chose se passe avant même qu'il soit fini — la gorge qui se serre, le souffle qui se retient, l'envie de passer à autre chose. Un nom qu'on a longtemps évité n'est pas un mot neutre : il garde une charge, et le corps ne l'a pas oubliée.
Ce que le silence transmet malgré lui
Prenons un exemple simple, sans rien de spectaculaire. Un grand-oncle a disparu de la conversation familiale après une faillite qui a entraîné toute la famille dans des années de difficultés. Personne n'en parle plus ; les jeunes générations savent vaguement « qu'il s'est passé quelque chose », sans savoir quoi. Vue de l'extérieur, cette histoire semble réglée : plus personne n'en souffre ouvertement.
Mais il arrive, dans ce genre de configuration, qu'un petit-neveu ou une petite-nièce développe, sans lien apparent, une relation compliquée à l'argent — une difficulté à en gagner, à en garder, ou au contraire une peur disproportionnée d'en manquer. Rien ne prouve, bien sûr, qu'il existe un lien de cause à effet direct et mécanique entre les deux ; ce type de lecture systémique reste une hypothèse de travail, pas une preuve. Mais c'est précisément l'hypothèse que propose ce premier repère : ce qu'une famille cesse de nommer ne s'efface pas pour autant du système, il continue d'y circuler sous une forme moins visible, jusqu'à ce que quelqu'un, quelque part, le prenne à nouveau en charge sans même le savoir.
Un autre repère
L'appartenance, une fois repérée et nommée, ouvre naturellement une deuxième question, à laquelle nous consacrerons le prochain article : une fois qu'on a fait sa place à chacun dans le système, où, exactement, se situe-t-on soi-même ? Est-on bien à sa propre place, ou porte-t-on, sans l'avoir choisi, un peu de celle d'un autre ?
D'ici là, rendre à quelqu'un sa place dans la mémoire de la famille ne veut pas dire renouer. Ça peut tenir à un seul nom qu'on ne tait plus.
Pour aller plus loin
- Bert Hellinger — Les fondements de l'amour dans le couple et la famille : constellations familiales (trad. Violette Kübler), Le Souffle d'Or, 2002.
- Baumeister, R. F. & Leary, M. R. (1995), « The Need to Belong: Desire for Interpersonal Attachments as a Fundamental Human Motivation », Psychological Bulletin, 117(3), p. 497-529.
- Ducommun-Nagy, C. (2012), « Comprendre les loyautés familiales à travers l'œuvre d'Ivan Boszormenyi-Nagy » — Enfances & Psy, 2012/3 (n° 56), p. 15-25.



