
Le principe d'équité
Une étoile qui passe de main en main, ou qui s'éteint
Apports et fondementsSommaire
Il y a des personnes sur qui l'on peut toujours compter, et qui répondent presque par réflexe, dès qu'on leur propose de l'aide : « Non, non, ça va, ne t'inquiète pas ! » Des personnes qui donnent facilement, mais à qui il est presque impossible de donner quelque chose en retour, comme si recevoir leur demandait un effort bien plus grand que celui de donner.
C'est souvent le signe d'un mouvement qui, dans une relation, ne circule plus que dans un seul sens, le troisième et dernier des repères évoqués dans le premier article de cette série.
Cette difficulté à recevoir n'est pas un travers de caractère. Elle s'apprend, souvent tôt, quand il a fallu ne compter que sur soi. Recevoir, ça se réapprend.
Une idée beaucoup plus ancienne qu'elle n'y paraît
Bien avant que Hellinger ou Lahore ne s'intéressent aux systèmes familiaux, l'anthropologue et sociologue français Marcel Mauss avait déjà mis au jour cette mécanique, dans un texte devenu fondateur des sciences sociales : l'Essai sur le don, publié en 1925 dans L'Année Sociologique, puis repris depuis dans de nombreuses éditions, notamment aux Presses Universitaires de France.
En étudiant les échanges rituels dans des sociétés très éloignées de la nôtre, le régime du potlatch nord-américain, celui de kula des îles Trobriand, Mauss met en évidence un triple mouvement qu'il retrouve, sous des formes variées, dans pratiquement toutes les sociétés humaines : donner, recevoir, rendre. Ce n'est pas un cycle purement matériel ; c'est ce triple mouvement, montre-t-il, qui tisse et entretient le lien social lui-même. Un don qui ne serait jamais reçu, ou jamais rendu d'aucune façon, cesserait d'être un lien pour devenir autre chose — une charge, une dette, ou un vide.
Le piège du don qui attend un retour
Cette idée éclaire un piège très concret, que beaucoup reconnaîtront. « Après tout ce que j'ai fait pour toi... » — cette phrase, ou sa version silencieuse, jamais prononcée mais tout aussi présente, porte le plus souvent une attente déçue. Le don, dans ce cas, n'a jamais vraiment été offert librement : il attendait un retour précis, et quand ce retour n'arrive pas sous la forme espérée, le don se transforme en dette. Au lieu de rapprocher les deux personnes, comme il aurait dû le faire, il finit par les éloigner — l'une se sentant redevable sans fin, l'autre se sentant incomprise dans ce qu'elle a donné.
Bert Hellinger retrouve une logique très proche dans son observation des couples et des familles : un déséquilibre durable entre ce qu'on donne et ce qu'on reçoit, dit-il, finit toujours par produire une tension, que celle-ci s'exprime ouvertement ou reste souterraine pendant des années. Idris Lahore reprend ce même principe d'équilibre comme l'un des trois axes de son enseignement.
Le déséquilibre inverse existe aussi
On pense souvent à celui qui donne trop et ne reçoit jamais assez en retour. Mais l'inverse existe tout autant, et pèse tout aussi lourd sur une relation : recevoir sans jamais rien redonner, laisser l'autre porter seul l'effort, le temps, l'attention. Dans un couple, cela peut prendre la forme très concrète d'une charge mentale qui repose presque intégralement sur une seule personne, année après année, sans que l'autre en prenne conscience — non par mauvaise volonté, mais parce que ce déséquilibre s'est installé si progressivement que plus personne ne le remarque vraiment.
Le triple mouvement décrit par Mauss suppose que chacun occupe, tour à tour, les trois positions : donner, recevoir, rendre. Une relation où une seule personne occupe presque toujours la même position — toujours celle qui donne, ou toujours celle qui reçoit — cesse, à la longue, d'être un véritable échange pour devenir autre chose : une charge d'un côté, une dépendance de l'autre.
Repensez à la dernière fois qu'on vous a offert quelque chose, ou fait un vrai compliment. Il y a de fortes chances qu'avant même d'y avoir réfléchi, quelque chose ait déjà bougé : la main qui balaie, le « oh, il ne fallait pas », le petit pas en arrière, le sourire qui referme le sujet. Refuser de recevoir passe par le corps — un réflexe, pas une décision.
Recevoir, c'est aussi laisser l'autre exister
Il y a un aspect de cette mécanique qu'on oublie facilement : refuser systématiquement de recevoir n'est pas un acte neutre. C'est aussi, sans le vouloir, priver l'autre de la possibilité de donner et donc de la place qui va avec. La personne qui dit toujours « ça va, je n'ai besoin de rien » protège peut-être son indépendance, mais elle empêche aussi ceux qui l'entourent de lui être utiles, de compter à leur tour.
Entre parents et enfants, cette mécanique prend une forme particulière que Mauss lui-même n'avait pas eu à traiter, mais que l'on observe constamment en accompagnement familial : l'équilibre ne se rembourse pas à l'identique. Un enfant ne rend pas à ses parents ce qu'il a reçu d'eux — il le transmet, à son tour, à ceux qui viennent après lui, ses propres enfants ou d'autres personnes de sa vie. Vouloir absolument « rendre » à ses parents, au centime près, revient souvent à se maintenir, sans le vouloir, dans une position d'enfant qui n'a jamais tout à fait grandi.
Cela ne veut pas dire qu'on ne doit rien à ses parents, ni qu'il faille rester indifférent à ce qu'ils traversent en vieillissant. Cela veut dire que la forme du retour change : on ne rend pas à ceux qui nous ont donné la vie en réglant une dette symétrique, mais en devenant à notre tour capable de donner — à eux, quand c'est possible et juste, mais aussi et surtout à la génération suivante. C'est ce déplacement, souvent mal compris, qui explique pourquoi certains adultes se sentent coupables sans raison précise dès qu'ils reçoivent quelque chose de leurs parents plutôt que l'inverse : ils ont intégré, sans le vouloir, une version de l'équilibre qui ne laisse aucune place au sens naturel de la transmission, du haut vers le bas des générations.
Trois principes, un même mouvement
Appartenir à son système, ré-inclure même ceux qu'on préférerait oublier. Trouver et tenir la place qui est la sienne, ni plus haute ni plus basse que celle des autres. Faire circuler ce qui se donne et se reçoit, sans laisser le mouvement se figer dans un seul sens. Trois repères très simples à énoncer, et pourtant longs à vraiment habiter pour un monde plus équilibré et harmonieux — comme les étoiles d'un ciel qu'on avait cru à jamais obscurci, et qu'il aurait suffi parfois de savoir où regarder pour le contempler à nouveau.
Les trois sont là, maintenant. On ne les habite pas d'un coup — on commence par celui qu'on vient de reconnaître, et déjà tout le reste se remet un peu en mouvement.
Pour aller plus loin
- Mauss, M. (1925), « Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques », L'Année Sociologique ; repris dans Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2007 (introduction de Florence Weber).
- Bert Hellinger — Les fondements de l'amour dans le couple et la famille : constellations familiales (trad. Violette Kübler), Le Souffle d'Or, 2002.
Série : Les trois principes systémiques
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