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Le principe de la place

S'asseoir sans le savoir à la place d'une autre étoile

Apports et fondements
Sommaire

Il y a des adultes qui ont l'impression de gérer leur famille depuis qu'ils ont dix ans. Celui ou celle qu'on appelle en premier en cas de problème, qui organise Noël sans qu'on le lui demande, qui a fini par devenir le pilier discret sur lequel tous les autres s'appuient, souvent sans même s'en rendre compte. Ce n'est presque jamais un hasard.

Rien de tout cela n'a été décidé. Ce rôle s'impose de lui-même et prend souvent l'apparence du dévouement.

C'est le deuxième des trois repères évoqués dans le premier article de cette série : la place. Après avoir demandé qui appartient au système, ce principe pose une question plus intime : chacun est-il bien à l'endroit qui est le sien ?

Une place n'est pas un mérite

Bert Hellinger appelait cela la hiérarchie du système : dans une famille, ceux qui sont arrivés avant occupent une place antérieure à ceux qui sont arrivés après — les grands-parents avant les parents, les parents avant les enfants, l'aîné avant le cadet, le cadet avant le benjamin. Idris Lahore parle, dans son enseignement, du principe de l'ordre, de l'ancienneté et du rang. Dans les deux cas, il ne s'agit surtout pas d'une question de valeur ou de mérite : occuper une place antérieure ne rend personne meilleur, ni supérieur. C'est un ordre d'arrivée, rien de plus — mais un ordre dont le non-respect produit régulièrement des tensions dont on ne comprend plus l'origine.

Quand un enfant devient un pilier

Ce phénomène a un nom précis en psychologie clinique : la parentification. C'est ce qui se produit quand un enfant en vient à occuper, dans la structure familiale, une fonction qui devrait revenir à un adulte : soutenir un parent en difficulté, arbitrer les conflits du couple, s'occuper d'un frère ou d'une sœur plus jeune bien au-delà de ce qu'on attendrait de son âge.

Dans un article de synthèse paru en juillet 2011 dans Thérapie familiale, les chercheurs Laurent Heck et Pascal Janne reprennent notamment les travaux du psychologue américain Gregory Jurkovic, l'un des premiers à avoir théorisé ce concept, et distinguent deux formes de parentification. La première, dite destructrice, survient quand l'enfant porte une charge qui dépasse largement ce qu'il peut réellement assumer à son âge, sans que cet effort soit reconnu ni compensé. La seconde, dite constructive ou adaptative, existe quand l'aide demandée reste proportionnée, temporaire, et surtout reconnue par les adultes de la famille — l'enfant grandit alors avec le sentiment d'avoir été utile, plutôt qu'avec celui d'avoir dû se sacrifier.

La différence entre les deux ne tient donc pas à l'aide elle-même — aider ses parents fait partie de grandir dans une famille — mais à sa mesure, à sa durée, et à la reconnaissance que l'enfant reçoit en retour.

Une place qui ne s'arrête pas à l'enfance

Ce déplacement de place ne concerne pas seulement les enfants. Il se prolonge souvent, presque sans changer de forme, jusque dans la vie adulte : l'un des membres de la fratrie reste, année après année, celui vers qui tout le monde se tourne en cas de coup dur, quand un autre, disponible et tout aussi capable, n'est presque jamais sollicité. Ce déséquilibre s'installe rarement par décision explicite ; il découle le plus souvent d'un rôle pris très tôt, à un âge où personne n'a vraiment eu le choix, et qui s'est simplement reconduit sans qu'on y repense.

On le retrouve aussi entre les générations, dans une forme un peu différente : un parent qui, sans le vouloir, attend de son enfant qu'il joue le rôle d'un conjoint absent — confident, soutien moral, parfois arbitre des tensions du couple. Bert Hellinger insistait particulièrement sur ce cas de figure, qu'il considérait comme l'une des sources les plus fréquentes de déplacement de place au sein d'un système familial : l'enfant, placé à un rang qui n'est pas le sien, porte alors un poids conçu pour des épaules d'adulte.

Voir la scène, physiquement

Une des façons les plus parlantes de repérer ce genre de déplacement vient d'une autre pionnière de la thérapie familiale, l'Américaine Virginia Satir. Dans son ouvrage Pour retrouver l'harmonie familiale, elle invitait les familles à représenter physiquement leurs tensions à travers ce qu'elle appelait la sculpture familiale : chaque membre se plaçait dans la pièce selon ce qu'il ressentait, intuitivement, de sa place réelle dans le système — sans réfléchir, sans se justifier, juste en se laissant guider par le corps.

L'exercice révélait souvent des configurations que personne n'aurait formulées à voix haute : un enfant placé, sans y avoir jamais pensé, juste derrière l'épaule d'un parent — comme s'il le soutenait physiquement. Un conjoint tourné vers sa propre famille d'origine plutôt que vers son couple. Ce que les mots peinaient à décrire, l'espace de la pièce le rendait soudain visible.

Pas besoin d'un groupe pour en avoir un aperçu. Imaginez les vôtres répartis dans la pièce où vous êtes, et demandez-vous où, spontanément, vous iriez vous placer. Rarement simplement à côté, à égalité. Le corps sait où on s'est assis, bien avant qu'on l'ait formulé.

Retrouver sa place sans devenir immobile

Il y a un risque de malentendu qu'il faut lever ici aussi : retrouver sa place ne signifie pas cesser d'aider ses proches, ni devenir indifférent à ce qui leur arrive. Ce n'est pas non plus renoncer à grandir, à évoluer, à changer avec le temps — un enfant devient naturellement adulte, un adulte peut légitimement prendre soin d'un parent vieillissant.

Ce que ce principe invite à distinguer, c'est la différence entre aimer ses parents et réparer leur histoire à leur place. On peut accompagner quelqu'un sans porter ce qui lui revient. On peut aider sans devenir, année après année, le seul point d'appui d'un système entier — au risque de s'épuiser à un poste qui, en réalité, n'était pas le sien.

Vers le troisième repère

Une fois qu'on a fait sa place à chacun, et qu'on a retrouvé la sienne propre, il reste une dernière question, plus discrète mais tout aussi déterminante : dans ce qui circule entre nous, est-ce qu'on sait aussi bien recevoir que donner ?

Rien ne presse : retrouver sa place peut commencer par une phrase qu'on garde pour soi — ce que j'ai tenu si tôt, ce n'était pas à moi de le tenir.

Pour aller plus loin

  • Bert Hellinger — Les fondements de l'amour dans le couple et la famille : constellations familiales (trad. Violette Kübler), Le Souffle d'Or, 2002.
  • Virginia Satir — Pour retrouver l'harmonie familiale (trad. T. Lebeau et M. Du Ranquet), J.-P. Delarge, 1980.
  • Heck, L. & Janne, P. (2011), « Vous avez dit "parentification" ? Revue du concept et réactualisation selon les derniers résultats empiriques », Thérapie familiale, 32(2), p. 253-274.

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