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Les perceptions représentatives : le corps, diapason des absents

Constellations familiales
Sommaire

Dans une constellation, des personnes ressentent ce qu'ont vécu des membres d'une famille qu'elles n'ont jamais rencontrés : c'est ce qu'on appelle les perceptions représentatives.

Pour approcher ce mystère, une image venue de la musique. Prenez deux diapasons accordés sur la même note, posés chacun sur une petite caisse de bois. Frappez le premier. Puis posez la main sur lui : le son s'éteint.

Le silence devrait revenir. Il ne revient pas tout à fait. L'autre diapason, que personne n'a touché, chante à son tour — la même note, comme s'il l'avait reçue en héritage.

Il y a peu d'images plus fidèles pour dire ce qui se passe dans une constellation.

La note qu'on a fait taire

Dans chaque famille, il y a des voix qui se sont tues. Un enfant mort trop tôt, dont on ne prononce plus le prénom. Un grand-père revenu de la guerre, qui n'en a plus jamais parlé. Une tante qu'on a écartée, une faute qu'on a enterrée avec celui qui l'avait commise. On a posé la main sur eux, comme sur le premier diapason — par chagrin, par honte, parfois pour se protéger. Ou simplement parce que le temps a passé, et que l'oubli a fait le reste.

Mais ce qui a vibré ne disparaît pas parce qu'on le fait taire. La note demeure. Elle passe d'une génération à l'autre, sans un mot, et elle cherche quelqu'un pour la chanter. C'est souvent un descendant qui la reprend, sans le savoir : une tristesse qui n'est pas la sienne, une peur sans objet, un destin qui ressemble étrangement à celui d'un autre.

Peut-être portez-vous, vous aussi, une note de ce genre. Une tristesse qui vous saisit sans raison, une peur qui ne ressemble à rien de ce que vous avez vécu. Vous n'y êtes pour rien : on ne choisit pas la note qu'on reçoit. Mais on peut, un jour, chercher d'où elle vient.

La constellation offre à cette note un lieu où se faire entendre. Ce que le descendant portait seul, sans le savoir, d'autres vont le sentir résonner en eux, le temps d'un atelier : les représentants.

Ceux qui sentent la note résonner

Lors d’une constellation, le client choisit des personnes qu'il ne connaît pas pour représenter les siens — un père, une grand-mère, un ancêtre. Elles ne savent ni le nom, ni l’histoire de celui qu’elles représentent. Le client les place dans l’espace.

Alors quelque chose se met à vibrer. Le représentant est seulement là, à un endroit précis, face à d'autres. Montent pourtant en lui des sensations, des émotions, des pensées qu'il ne se connaissait pas — le corps d'abord, puis les émotions, puis les pensées. Il ne joue pas : il dit ce qu'il sent, ce qu’il éprouve. Ce sont ces perceptions représentatives.

Et s'il perçoit, c'est justement parce qu'il ne sait rien. Il n'a rien à chercher, rien à défendre. Comme le second diapason, il est simplement disponible.

Ces perceptions prennent des formes très diverses. Il arrive qu'un représentant sente sa respiration se raccourcir, ou que son regard reste fixé sur une personne sans qu'il puisse s'en détacher. Placé au bord de l'espace, dos tourné au groupe, un autre éprouve l'envie de partir, comme s'il n'avait plus sa place. Un troisième, au contraire, sent un élan le pousser vers quelqu'un, et un sourire lui vient sans qu'il sache pourquoi. Parfois même, celui qui représentait une qualité, la bonté par exemple, sent peu à peu qu'il est devenu quelqu'un : un ancêtre, dont l'histoire se met à parler à travers lui.

Chacune de ces perceptions est une note. Seule, elle dit peu de chose : elle n'est pas encore la mélodie.

Ce n'est pas le savoir qui accorde le représentant, c'est la place. Face à quelqu'un, derrière lui, à l'écart du groupe : chaque position porte déjà un sens. Le chercheur allemand Peter Schlötter l'a observé auprès de quelque deux cent cinquante volontaires : placées au même endroit, des personnes différentes décrivaient des ressentis très proches. Comme si l'espace avait sa propre langue.

Il faut aussi la caisse de bois. Sans elle, un diapason vibre à peine, et personne ne l'entend. Dans une constellation, c'est l’ensemble qui fait caisse de résonance : le silence des participants, leur attention, le respect qui règne dans la pièce. Une note enfouie depuis des générations ne se fait entendre que dans un espace qui l'accueille.

Percevoir sans retenir

Un diapason se tient par sa tige, du bout des doigts. Qu'on referme la main sur ses branches, et il se tait aussitôt.

Tout est là. Celui qui veut bien faire, qui guette ce qu'il devrait ressentir, qui comprend trop vite, serre le diapason. Il n'entend plus que sa propre histoire. Ceux qui restent enfermés dans leur peur ou dans leurs idées, ou bloqués dans leur corps, ont d'abord du mal à percevoir. Mais souvent, il suffit qu'ils cessent de vouloir : à peine placés, une épaule se serre, une envie de reculer surgit, une tristesse monte, qui n'est pas la leur. Le corps a entendu avant eux.

Encore faut-il savoir ce qu'on entend. Chaque diapason a son timbre ; la note qui le traverse prend un peu de sa couleur. Une perception représentative passe toujours par un corps, une sensibilité, une histoire singulière. Elle n'est pas une vérité sur la famille, encore moins une révélation : c'est un indice.

Une constellation ne s'écoute pas perception par perception, mais comme une mélodie. Les perceptions ne restent pas figées. Un représentant qui avait du mal à voir un autre pose les yeux sur lui, comme s'il le retrouvait enfin. Une tension se déplace d'un corps à l'autre, une tristesse cède la place à autre chose. Ce qui compte n'est pas chaque perception, mais ce qui circule entre elles.

Le constellateur, un diapason parmi les autres

Le constellateur n'y échappe pas. Ses certitudes, ses attentes, son besoin de maîtriser agissent comme une main refermée sur le diapason. Son travail n'est pas de provoquer quoi que ce soit, mais de ne rien empêcher : respirer, se rendre présent, et laisser venir ce qui veut se montrer dans la constellation.

Le constellateur écoute le mouvement des perceptions comme on suit une phrase musicale : qui regarde qui, qui s'éloigne, qui s'apaise ; ce qui se tend, et ce qui cherche à se poser. Il ne s'arrête pas à un ressenti isolé. Il entend ce qui se répond, d'un représentant à l'autre.

Il perçoit, lui aussi, avec son propre corps : la lourdeur ou la légèreté qui règne dans l'espace, la distance entre deux représentants, l'angle sous lequel ils se font face. Il arrive qu'en passant entre deux d'entre eux, il sente les liens se tendre ou se relâcher. Parfois, c'est un mot qui s'impose à lui, tel quel, et qui viendra au bon moment délier une parole restée bloquée.

Mais un diapason vibre aussi aux notes qui ressemblent à la sienne. Ce qui résonne dans le constellateur n'appartient pas toujours à la famille qu'il a devant lui : sa propre histoire peut se mettre à chanter. C'est pourquoi il ne cesse de se demander : est-ce que j'observe, ou est-ce que j'interprète ? Cette note, est-ce la leur, ou la mienne ? Son travail sur lui-même n'est pas un supplément : c'est ce qui affine son oreille et rend sa présence juste.

Du silence à l'accord

Tant qu'un absent reste enfermé dans le silence du système familial, quelque chose grince. En musique, on appelle cela une dissonance : deux notes qui frottent, une tension qui demande à aller quelque part. Dans une famille, c'est un regard qui fuit, une colère qui ne passe pas, un poids que personne ne nomme. Une dissonance n'est pas une faute. Elle appelle une suite.

Ce qui a été tu ne demande pas à être réparé. Il demande d'abord à être reconnu.

Dans une constellation, quelque chose change au moment où l'absent est reconnu. Le constellateur propose quelques paroles simples, que les représentants s'adressent l'un à l'autre. « Je te vois » : celui qu'on avait exclu retrouve sa place parmi les siens. « Je suis ton père, et tu es mon fils » : chacun retrouve son rang. « Merci pour la vie que vous m'avez donnée » : ce qui a été donné peut être reçu. Ces phrases ne sont pas des formules. Elles ne touchent que si elles sont sincères, et prononcées au bon moment.

En musique, on dit d'une dissonance qu'elle se « résout » quand elle glisse vers un accord apaisé. En constellation, on parle de paroles de résolution. Le même mot, pour le même mouvement.

Quand elles touchent, cela se voit. Une respiration se libère, des épaules se relâchent, un regard qui fuyait se pose. Celui qui portait la note d'un autre sent qu'elle peut s'apaiser : elle a été entendue.

C'est peut-être là que l'image du diapason rejoint ce qu'il y a de plus profond dans ce travail. Une note qu'on a fait taire continue de vibrer, et cherche une voix. Une note reconnue, elle, peut se reposer. Le descendant qui la portait sans le savoir n'a plus à la chanter à la place d'un autre. Il peut retrouver sa propre voix.

S'il y a, dans votre famille, un prénom qu'on ne prononce plus, une histoire qu'on résume toujours trop vite, cette reconnaissance peut commencer en vous, simplement, par un regard intérieur : « Toi aussi, tu fais partie des nôtres. »

Accordés sur la même note

Pourquoi une personne peut-elle vibrer à la place d'une autre ? La science n'éclaire qu'une partie du chemin. Les neurones miroirs — dont le rôle exact fait encore débat — et la contagion émotionnelle montrent combien la frontière entre soi et l'autre est mince ; mais ils passent par ce qui se voit et s'entend. Rien n'explique aujourd'hui qu'un représentant ressente ce qu'a vécu un absent. La recherche commence seulement à en mesurer les effets : en 2013, une équipe de l'université de Heidelberg a montré que des participants à un séminaire de constellations allaient mieux, sur le plan psychologique, que ceux d'un groupe d'attente.

Le comment reste à expliquer. Une autre image, empruntée à la physique, pourrait l'éclairer : ce sera le sujet d'un prochain article. Deux diapasons ne se répondent que s'ils sont accordés sur la même note. Si des inconnus peuvent porter, un moment, la peine de ceux qu'ils n'ont jamais connus, c'est peut-être que nous sommes accordés, nous aussi — sur une note plus ancienne que nos histoires : celle de notre humanité commune.

Une constellation peut éclairer, elle ne remplace pas un soin. Face à une souffrance vive, on cherche d'abord un autre appui.

Que vous fassiez un jour une constellation ou non, une chose demeure : rien de ce qui a vibré dans votre famille ne se perd tout à fait. Ce qu'on a fait taire attend d'être entendu. Et parfois, il suffit de desserrer la main pour qu'une note longtemps retenue trouve enfin sa place.

Pour aller plus loin

  • Bert Hellinger, À la découverte des constellations familiales : de la théorie à la pratique, Éditions Jouvence, 2010.
  • Peter Schlötter, Vertraute Sprache und ihre Entdeckung. Systemaufstellungen sind kein Zufallsprodukt – der empirische Nachweis [étude sur les représentations systémiques], Carl-Auer, 2005.
  • Jan Weinhold, Christina Hunger et al., « Family constellation seminars improve psychological functioning in a general population sample: results of a randomized controlled trial » [étude de l'université de Heidelberg], Journal of Counseling Psychology, vol. 60, n° 4, 2013.
  • Florence Rosier, « Qui veut la peau des neurones miroirs ? », Le Temps, 14 mai 2015.

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