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Les trois amours aveugles : ce courant qui nous emporte

Apports et fondements
Sommaire

Quand une souffrance résiste à tous nos efforts, ce n'est pas toujours une question de volonté. Il arrive qu'un amour d'enfant nous ait fait poursuivre, sans le savoir, l'histoire d'un membre de notre famille : son chagrin, sa faute, son destin.

Une rivière ne choisit pas son lit. Elle suit son relief, et chaque goutte d'eau rejoint la rivière. Une vie ressemble à cela : on croit tracer son chemin, et pourtant une partie du trajet suit un courant creusé bien avant nous, par ceux de notre famille qui nous ont précédés.

Ce courant, on ne le sent pas. On y baigne depuis toujours. On ne le devine qu'à ce qu'il nous fait revivre : un amour qu'on n'ose jamais vivre tout à fait, comme si l'on restait fidèle à un ancêtre qui n'avait pas pu le vivre, une tristesse qu'on traîne, et qui ne semble pas être la nôtre, une culpabilité qu'on porte sans savoir d'où elle vient.

Ce n'est pas forcément qu'on s'y prend mal. C'est peut-être que ce qu'on porte ne nous appartient pas. Et quand on remonte ce courant jusqu'à la source de nos souffrances, on trouve presque toujours la même chose : l'amour.

Un amour plus ancien que nous

Un enfant aime sans condition. Très tôt, bien avant d'avoir des mots, il perçoit ce qui ne va pas autour de lui : un chagrin qu'on ne pleure pas, une faute qu'on tait, une place restée vide à table.

Alors, sans que personne le lui demande, il cherche à sauver les siens. Il suit celui qui s'en va, pour ne pas le laisser seul. Il se met devant ceux qui sont menacés, pour les protéger. Il prend sur lui une faute qui n'est pas la sienne, pour en libérer celui qu'il aime.

Cet amour-là, Bert Hellinger l'appelait l'amour aveugle. On parle aussi d'amour archaïque, parce qu'il vient de très loin. C'est l'âme de l'enfant qui s'exprime. Car l'enfant appartient au système familial, plus vaste que lui, avec sa mémoire et ses lois. Cet amour-là s'inscrit dans l'inconscient collectif de l'humanité, comme l'appelait Jung, et remonte à un temps où appartenir à son clan était une question de survie.

Il obéit à une logique d'enfant, celle de la toute-puissance : il se croit capable de sauver, comme si son amour pouvait tout, jusqu'à décider de la vie et de la mort. Si je souffre comme toi, tu seras moins seul. Si je souffre à ta place, tu seras épargné. Si je suis mauvais à ta place, tu resteras bon. Rien de tout cela n'est vrai. Cette toute-puissance est une illusion : en souffrant à la place de l'autre, l'enfant ne le sauve pas, il ajoute seulement une souffrance à la sienne. Mais pour cette part si ancienne en nous, aimer, c'est partager le sort des siens, quoi qu'il en coûte.

Ce n'est pas un défaut. C'est une forme de loyauté familiale, l'une des plus profondes qui soient. Mais elle agit sans voir, et elle peut coûter une grande part d'une vie. Adulte, on garde cet amour intact. Simplement, on ne le voit plus.

Trois mouvements d'un même courant

Ce courant prend trois formes. Trois mouvements d'amour, tous justes dans leur élan, tous douloureux dans leurs effets.

« Je te suis. » On va là où l'autre est allé : la maladie, l'échec, l'exil, parfois la mort. Sans l'avoir décidé.

« Plutôt moi que toi. » On se met en danger pour épargner l'autre. On lui propose, sans mots, un échange : mon sort contre le tien.

« Je suis mauvais à ta place. » On prend sur soi une faute qu'on n'a pas commise, et on l'expie, souvent sans savoir laquelle.

Trois façons de percevoir le même courant

On peut regarder ces mouvements de trois manières : avec la tête, avec le cœur, avec le corps.

Avec la tête

Cet amour très ancien n'est pas une idée propre aux constellations.

Le psychiatre John Bowlby a montré que l'attachement est d'abord une affaire de survie : un petit d'homme, si vulnérable à la naissance, ne vit que s'il reste lié aux siens. Ce besoin est inscrit en nous bien avant la pensée. Les psychanalystes, de Freud à Sándor Ferenczi, ont décrit la toute-puissance de l'enfant : une étape normale de son développement, où il se croit au centre du monde et pense que ses désirs et ses gestes peuvent changer le sort de ceux qu'il aime. Adulte, on en sort. Mais une part de nous, quand il s'agit des siens, continue d'y croire.

Ivan Boszormenyi-Nagy, enfin, a montré que cette loyauté traverse les générations. Ce qui n'a pas été vu, pleuré ou réparé dans une famille ne disparaît pas. Quelqu'un, plus tard, s'en charge. Non par hasard : par appartenance.

Cela n'explique pas tout. Une difficulté a toujours plusieurs causes. Mais cette lecture ouvre une question qu'on se pose rarement : à qui appartient ce que je porte ?

Avec le cœur

Derrière chacun de ces mouvements, il y a un enfant qui aime. Il ne se dit pas : « je vais tomber malade comme mon père » ou « je vais rater ma vie pour ma mère ». Mais son âme, elle, dit : « je te suis », « je prends ton fardeau », « je suis mauvais à ta place ».

Il n'y a donc ni coupable ni faute à chercher. Seulement un amour qui s'est trompé de chemin.

En constellation, des représentants prennent la place des membres de la famille, et l'invisible apparaît : un regard tourné vers un absent. Très souvent, la constellation montre ces mouvements d'amour vers un parent ou un ancêtre. Ce qui semblait un problème se révèle être un lien, et l'émotion qui monte alors est souvent celle d'une fidélité restée silencieuse.

Avec le corps

Un courant, on ne le pense pas. On le sent.

Le corps garde la mémoire de ce que l'esprit a oublié, et il tient l'engagement aussi longtemps qu'on ne l'a pas regardé.

Regagner sa rive

Quand on est pris dans un courant, nager à contre-sens épuise. Aucun de ces mouvements ne se défait par la volonté. Ce qui aide, c'est de les voir. Reconnaître le courant, le nommer, puis rendre à chacun ce qui lui revient : à l'absent sa place, à l'auteur sa faute, à chacun son destin. Alors on peut poser le pied sur sa propre rive, et regarder les siens avec amour, sans plus être emporté avec eux.

Hellinger parlait de passer de l'amour aveugle à l'amour éclairé : aimer l'autre sans prendre sa place, en respectant son destin.

Les trois prochains articles prennent chaque mouvement l'un après l'autre.

Pour aller plus loin

  • Constanze Potschka-Lang, Constellations familiales : guérir le transgénérationnel.
  • Idris Lahore, La face cachée des constellations familiales.
  • John Bowlby, Attachement et perte.
  • Carl Gustav Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient.

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