
Se reconnecter à soi : pourquoi tout commence par le silence ?
Être et transformationSommaire
Dans une constellation, il y a un moment qui continuera toujours de me surprendre : celui où une personne devient représentante d’un membre d’une famille qu’elle ne connaît pas. Bien qu’on ne lui demande pas de jouer un rôle, quelque chose peut se manifester : une sensation dans le corps, une émotion, l’envie de regarder quelqu’un ou encore le besoin de s’approcher ou de s’éloigner.
Le représentant n’a pas besoin de savoir pour percevoir. Il lui est même demandé de ne pas chercher à comprendre trop vite, presque à ne pas comprendre du tout.
Ce qui me frappe n’est pas seulement ce qu’il perçoit. C’est la manière dont il perçoit. C’est-à-dire sans savoir, sans projet, sans rien à défendre.
Il est simplement disponible. Et je crois que c’est cette disponibilité, bien plus que la technique, qui permet à quelque chose d’apparaître.
Le silence avant l’effort
On dit souvent que l’éveil commence par le silence. C’est une phrase que l’on répète et qui finit par sembler évidente.
Mais pourquoi ? Pourquoi le silence, et pas la compréhension, le travail sur soi, l’effort ?
Je crois que la réponse tient dans le mot que je viens d’employer. Le silence ne fabrique rien. Il n’ajoute rien à ce que nous sommes. Il rend disponible.
Et rien de nouveau ne peut apparaître là où il n’y a plus de place.
Le bruit ne s’arrête pas quand le monde se tait
Le bruit extérieur n’est que la partie la plus visible. Même lorsque le monde autour de nous devient silencieux, notre monde intérieur continue souvent de parler, de s’agiter.
Nous pensons à ce que nous aurions dû faire. À ce que nous ferons demain. Nous imaginons ce que l’autre pense de nous. Nous cherchons une solution à un problème qui n’est peut-être même pas encore arrivé. Nous sommes dans le passé, dans le futur. Nous sommes rarement là, dans le présent, immobiles.
Voilà la première raison pour laquelle le silence vient en premier. Non pas parce qu’il serait plus noble que l’action, mais parce que tant que l’espace est occupé, tout ce qui arrive est aussitôt rangé dans ce que nous savons déjà.
Une sensation apparaît, elle est aussitôt nommée. Une émotion monte, elle est aussitôt expliquée. Une intuition se présente, elle est écartée parce qu’elle ne correspond à rien de connu.
Nous ne percevons plus. Nous reconnaissons. Et reconnaître, ce n’est pas rencontrer.
Comprendre trop vite
Nous pouvons connaître notre histoire, comprendre nos blessures, nos mécanismes. Nous pouvons même avoir beaucoup réfléchi à nous-mêmes. Mais comprendre n’est pas toujours rencontrer.
Il existe une différence entre savoir que l’on est triste et ressentir sa tristesse. Entre savoir que l’on a peur et être réellement présent à cette peur.
Le mental cherche naturellement à mettre de l’ordre. Cette capacité est précieuse et je ne cherche pas à l’opposer à autre chose. Mais elle peut nous éloigner de l’expérience lorsqu’elle intervient trop tôt.
C’est ce que l’on demande au représentant. Non pas de renoncer à comprendre, mais de ne pas chercher à comprendre tout de suite. D’abord la perception. Puis, éventuellement, le sens.
Le silence ne s’oppose pas à l’intelligence. Il lui laisse le temps d’arriver après l’expérience, et non à sa place.
Le corps parle à voix basse
Il y a aussi le corps. Il supporte nos tensions, nos accélérations, nos retenues. Et pourtant, nous l’écoutons souvent seulement lorsqu’il finit par parler suffisamment fort.
Une respiration qui se bloque. Un ventre noué. Une lassitude que nous ne savons plus expliquer.
Avant même que nous mettions des mots sur ce que nous vivons, le corps peut déjà nous donner une information. Cette idée rejoint le travail d’Eugène Gendlin autour du sens corporel : porter attention à ce que le corps perçoit d’une situation avant que la pensée ne le formule.
Une sensation ne constitue pas nécessairement une vérité. Mais notre expérience ne passe pas uniquement par notre pensée.
Le corps ne parle pas plus fort que le mental. Il parle à voix basse. Il faut donc que quelque chose se taise pour qu’il devienne audible.
L’espace entre ce qui apparaît et ce que nous en faisons
Nous arrivons ici au cœur de la question. Lorsque nous sommes constamment pris dans nos pensées, nos réactions nous semblent évidentes. Je pense cela, donc c’est vrai. Je ressens cela, donc je dois agir. J’ai toujours fait comme ça, donc je suis comme ça. Tout s’enchaîne, et il n’y a aucun endroit d’où regarder.
Le silence introduit un intervalle. Un espace entre ce qui apparaît et ce que nous en faisons : une pensée peut être là sans que nous ayons besoin de la suivre, une émotion sans que nous ayons besoin de la repousser.
Et dans cet intervalle, nous pouvons commencer à voir nos mouvements intérieurs. Certains nous appartiennent. D’autres portent peut-être la trace de notre histoire. Certains nous protègent encore alors que nous n’en avons plus besoin.
C’est un point qui parle particulièrement à ceux qui ont traversé une constellation.
Certains de nos mouvements intérieurs existaient avant nous. Nous les avons repris sans le savoir, par fidélité à ceux qui nous ont précédés — c’est ce que l’on appelle des loyautés. Des façons de se lier, de renoncer, de porter. Des places que nous occupons sans les avoir choisies.
Tant qu’il n’y a pas d’intervalle, nous ne distinguons ces mouvements que très difficilement. Ils sont simplement « notre caractère ». Le silence ne les supprime pas. Il permet de les regarder.
Et il n’y a peut-être pas d’éveil sans cela : distinguer ce qui vient réellement de nous de ce qui a été appris, transmis ou attendu au fil de notre histoire.
Voilà, je crois, la vraie réponse à la question du pourquoi.
Le silence ne nous donne pas la réponse. Il nous donne l’espace sans lequel aucune réponse ne peut émerger.
Enlever plutôt qu’ajouter
Nous imaginons souvent la transformation comme un mouvement vers quelque chose. Il faudrait changer, évoluer, devenir une meilleure version de soi. Mais elle ne commence peut-être pas par une addition. Elle commence par une rencontre.
Avant de vouloir changer notre peur, être capable de la rencontrer. Avant de vouloir modifier notre histoire, pouvoir la regarder.
L’éveil ne consiste peut-être pas à apprendre davantage, mais à enlever ce qui nous empêche de voir.
Et je ne crois pas qu’il s’agisse d’une technique. Faire taire le mental par la force serait encore une manière de faire. Il s’agit plutôt de ménager des endroits où nous ne sommes plus obligés de répondre immédiatement à ce qui apparaît.
Un instant avant de répondre à un message. Un temps d’arrêt avant de dire oui. Un peu de silence entre ce que nous avons toujours fait et ce que nous pourrions choisir de faire autrement.
Se reconnecter à soi
Se reconnecter à soi n’est peut-être pas partir à la recherche d’une partie de nous qui aurait disparu.
Cette partie est peut-être toujours là, sous le bruit, sous les habitudes, sous les rôles, sous les masques, sous l’agitation, sous tout ce que nous avons appris à être pour trouver notre place dans le monde.
Le silence ne crée pas cette présence. Il nous permet de la retrouver. C’est pourquoi l’éveil peut commencer par là. Non pas parce que le silence serait sacré, mais parce qu’il nous rend disponibles à ce qui est déjà présent.
Le représentant entre dans un espace. Il ne connaît rien. Il ne cherche pas à produire une réponse.
Il devient disponible. Et quelque chose peut alors se révéler.
Nous pouvons faire de même dans notre propre vie. Créer un espace. Ralentir. Écouter. Et peut-être qu’à cet endroit, quelque chose commence à changer. Pas parce que nous avons enfin trouvé la bonne réponse, mais parce que nous sommes enfin suffisamment présents à nous-mêmes pour nous rencontrer.
Pour aller plus loin
- Hellinger, Bert. À la découverte des constellations familiales : de la théorie à la pratique. Jouvence, 2010.
- Gendlin, Eugène T. Focusing : au centre de soi. Pocket Évolution, 2010.
- Varela, Francisco J., Thompson, Evan & Rosch, Eleanor. L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine. Seuil, 1993 ; réédition Points, 2017.


